jeudi 31 octobre 2013

Prix de la nouvelle d'Auffargis : 2ème prix

DESIRS, GOURMANDISE…
de Monique Gendrault

Quand, par hasard, je croisai le regard de l’enfant placé juste en face de moi, je lus dans l’ardeur de ses yeux, sans l’ombre d’une hésitation, qu’il reluquait ma part de gâteau qui était notoirement plus grosse que la sienne. La situation était cocasse et m’amusait beaucoup d’autant plus que le petit garçon, qui devait être âgé de six ou sept ans environ, avait une adorable frimousse de poulbot endimanché. Un visage rond et potelé, une mèche rebelle sur son front haut et lisse, des prunelles sombres qui vous fouillaient le cœur et l’âme… J’avais envie de me pencher vers lui au-dessus de la table afin de pouvoir l’embrasser, lui mordre les joues. Bien sûr, je ne fis rien de tout cela. Nous étions à un mariage. La tablée était immense. Je ne connaissais personne hormis la mariée qui m’avait invitée, je ne sais plus trop pourquoi… nous avions fréquenté le même collège, puis le même lycée… au dernier moment, mon cavalier attitré s’était désisté pour une raison inconnue mais qu’importait, de toutes façons, je me serais ennuyée pareillement. Je détestais ces grands rassemblements quelle qu’en fut la raison… mariage, anniversaire, enterrement… ou autre occasion de manifester à outrance des sentiments plus ou moins habités. Sans ce petit garçon, j’aurais certainement fini par mourir d’ennui mais il était là avec son nœud papillon, sa petite chemise blanche qu’il avait pris soin de ne pas tâcher durant tout le repas. « Une éternité pour un enfant de cet âge » me dis-je. Heureusement, nous en étions au dessert et tout ceci allait bientôt se terminer. Sûrement. J’aperçus la mariée qui, grimpée sur la table recouverte d’une nappe rose bonbon, sa robe à frou-frou retroussée, arborait sans pudeur une jolie cuisse satinée, gainée d’un bas de dentelles blanches en haut duquel trônait la fameuse, l’inévitable jarretière jetée en pâture à cette coutume des enchères que j’exécrais par-dessus tout. Mais après tout, je ne devais m’en prendre qu’à moi-même. Que faisais-je là ? J’aurais pu moi aussi ne pas venir à cette cérémonie, trouver une excuse, faire un mensonge, grossier ou très élaboré, après tout le choix était immense. Ce samedi de juin était particulièrement exceptionnel de par sa douceur. J’aurais pu aller me promener le long de la Seine, taquiner les bouquinistes que je connaissais bien, griller quelques cigarettes tout en rêvant à… Le regard de l’enfant me ramena à la réalité. Il avait fini son assiette. Incontestablement, il aimait le moka au chocolat. Contrairement à moi. Je préférais les tartes… J’en faisais d’ailleurs d’excellentes… Mon dessert était resté intact et son désir aussi. C’était un désir interrogatif « Pourquoi ne mange-t-elle pas sa part, que compte-t-elle en faire ? ». De mon côté je m’interrogeais aussi : « Quels sont les adultes qui l’accompagnent ? Où sont ses parents ? Fait-il partie de la famille des jeunes mariés… ? ». Il avait l’air comme moi, perdu dans cette mer humaine mouvante excitée par le bruit et l’alcool. Je commençai donc à faire ma petite enquête, l’air de rien, promenant mon regard sur chacun des convives, cherchant une ressemblance, un signe d’inquiétude dirigé vers l’enfant… « Comment va-t-il…. Est-il sage… ». Non, décidemment, personne ne paraissait s’intéresser à lui et lui me semblait comme un poisson dans l’eau au milieu de cette marée indifférente à son égard. Pour l’instant, le seul lien qui le rattachait à quelqu’un était une part de moka au chocolat et ce quelqu’un, c’était moi. Je savourais la situation avec une petite pointe de tendre sadisme. Intimement, je le remerciais de cette gourmandise si mal dissimulée qui insidieusement nous attachait, nous liait l’un à l’autre pour un temps éphémère. Nos voisins de table nous ignoraient, trop occupés à vouloir à tout prix obtenir la jarretière fleurie de roses de papier crépon, et cette totale ignorance nous allait bien, nous confinant dans une bulle ou seuls lui et moi étions admis. Sans doute aurais-je aimé que ce fût lui qui brisât la glace le premier mais son entêtement était profond et palpable ; je renonçai donc à attendre encore et, soulevant mon assiette contenant le mets précieux, je dis avec entrain « On échange… ? ». Les prunelles sombres du petit poulbot s’éclairèrent d’un seul coup et dans un sourire plus que juvénile il me tendit son assiette vide. La glace était bel et bien rompue. Sans perdre la moindre seconde, je poursuivis mon numéro de charme par un « C’est quoi ton petit nom ? ». Il hésita un court instant, mais lorsqu’il fut sûr d’être en possession de l’objet de sa convoitise, il m’accorda enfin le bonheur d’entendre sa voix : « Tom !... » dit-il d’une voix étonnement assurée. Je me retrouvai donc avec l’assiette vide de Tom tandis que lui entamait son second dessert. Il fallait bien reconnaître qu’il n’avait pas fait honneur aux plats précédents : vol-au-vent financière, gibier, haricots verts… rien n’avait autant attisé ses papilles que ce moka au chocolat. « Pourvu qu’il ne soit pas ma-lade » pensai-je tout à coup et à cet instant je vis un jeune homme s’approcher de lui, puis se pencher sur lui, je le vis encore l’embrasser dans le cou puis picorer ses petites joues rondes de baisers légers et tendres. A présent, l’enfant savourait et le moka et l’affection que lui prodiguait ce superbe garçon sorti de je ne sais où - il était parvenu à passer au travers de mon enquête… - et ces effusions qui se manifestaient devant mes yeux d’une manière si sincère, malgré moi, me pincèrent le cœur. Allais-je devoir me retirer de la bulle sur la pointe des pieds, retourner à mon ennuyeuse solitude en attendant sagement le café, le pousse-café…? Un cri de victoire me sortit de ma torpeur : enfin, un invité était parvenu à gagner la jarretière de la mariée et la coutume voulait encore qu’il allât la récupérer avec les dents… les autres applaudissaient… tandis qu’un orchestre se mettait en place sur une estrade installée pour la circonstance…

Ce fut Tom qui cette fois prit la parole le premier :
- C’est David, mon frère, qui s’occupe de moi depuis que nos parents sont morts dans un accident d’avion, il y a très longtemps, même que je ne m’en souviens plus…
David devait avoir à peu près le même âge que moi et il me regardait comme jamais un homme ne m’avait encore regardée. Tom poursuivit :
- La dame m’a donné sa part de moka, il était drôlement bon ce gâteau… est-ce que tu sais faire le moka au chocolat ? me demanda-t-il enfin.- Non, je suis désolée, dis-je, mais je sais faire de très bonnes tartes… aux fraises… par exemple ou aux cerises… c’est la saison…
-
J’aime toutes les tartes ! dit-il

David se mit à rire, un beau rire plein d’intelligence et de sensualité. Je l’avoue bien sincèrement, j’étais médusée. La bulle s’était refermée sur nous trois et nous enveloppait d’une douceur exquise. Je n’osai pas poser la question, à savoir si lui aussi aimait… « toutes les tartes », mais l’étincelle de son regard si identique à celui de Tom quand il s’agissait de gourmandise, me donna, sans l’ombre d’un doute, la réponse…

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