jeudi 31 octobre 2013

Prix de la nouvelle d'Auffargis : 3ème prix


LE JARDIN DES DELICES
de Chris Bernhard

Lorsque la lettre est arrivée, je mis plusieurs heures à réaliser ce qui m’arrivait.

Je me laissai tomber sur le canapé et la relus plusieurs fois. Pas de doute, elle m’était bien adressée :

Madame Françoise POTHIER, née DANNEL

Elle provenait d’un notaire de Pithiviers, Maître Delhaunay et m’annonçait le décès de Mademoiselle Hortense DANNEL survenu dans sa quatre vingt dix septième année et me priait, en temps que légataire universelle, de prendre contact avec lui dans les plus brefs délais.

Cousine Hortense... Son nom était parfois évoqué lorsque mon père était encore en vie.

Elle avait cinq ans de plus que lui, cette cousine « originale » comme il disait.

« Originale » était un piètre mot…

Un souvenir me revint soudain. Je devais avoir sept ou huit ans, mon père m’avait emmenée Place du Tertre où Hortense était peintre. Elle y était connue comme le loup blanc. J’avais été très impressionnée par le personnage haut en couleurs qu’elle était, sa gouaille, son franc-parler et surtout son physique.

Elle n’était pas très grande, ronde comme une mappemonde et portait une grande blouse blanche de peintre qui lui descendait jusqu’aux pieds, dissimulant ses rondeurs. Deux ou trois pinceaux retenaient une masse de cheveux roux en un gros chignon sur sa nuque et une frange épaisse balayait des yeux verts pétillants qui clignaient, gênés par la fumée d’un long fume-cigarette en écaille.

Des yeux gourmands, gourmands de la vie.

Elle donnait l’impression de jongler avec ses pinceaux, peignant des portraits ou des vues de Paris.

Mon père la taquinait, lui disant «  Cousine Hortense, un jour tu éclateras comme un fruit trop mûr ». Alors elle riait comme une petite fille et répondait « on verra bien, on verra bien, il faut savoir goûter les bonnes choses de la vie ! ».

Nous étions allés déjeuner Impasse Traînée dans un petit restaurant pour artistes où nous étions serrés, assis sur des bancs. Elle, elle prenait carrément deux places et avait mangé comme un ogre, terminant le repas par deux desserts. Ensuite, nous étions sortis dans l’impasse. Elle m’avait soulevée et posée sur le muret pour me montrer cette vue imprenable qui surplombait Paris. Elle avait caressé le nœud de satin blanc posé sur ma tête, soulevé ma frange et plongé son visage dans mes longs cheveux roux, me reniflant comme on respire du pain sortant du four et m’avait dit : « toi ma mignonne, tu ne peux pas renier les DANNEL, tu ressembles à une brioche, on dirait moi à ton âge ».

Je n’avais jamais revue Cousine Hortense. Une brouille dont je n’ai jamais su l’origine l’avait éloignée de mon père.

Aujourd’hui, je suis là, assise devant Maître Delhaunay.

« Mon père a bien connu Mademoiselle DANNEL » m’explique-t-il.

« Elle s’est présentée à lui, il y a environ quarante ans, cherchant absolument une propriété à Pithiviers. Un nom qui la faisait saliver. Mon père réglait justement une succession dans les environs. Une maison bourgeoise entourée d’un parc au fond duquel se trouvait un pavillon. Elle eut tout de suite le coup de foudre et la vente fut signée illico presto. Mon père était séduit par sa gaîté, sa jovialité, sa vivacité malgré son embonpoint.

Quelques petits travaux étaient à effectuer, il la mit en contact avec des entrepreneurs, lui trouva une jeune bonne et ils devinrent presque amis.

Vous savez, elle avait une certaine cote dans le monde parisien à cette époque et mon père fût étonné qu’elle se retire si loin de la capitale.

Elle ne sortait guère, on la vit de moins en moins dans les rues de Pithiviers. Leurs relations s’espacèrent pour devenir inexistantes et mon père respecta sa retraite.

Elle revint un jour le voir pour rédiger son testament. Il eut du mal à la reconnaître. Toujours gaie et vive comme un furet, mais elle était devenue comme une brindille flottant dans une jupe longue et un pull dix fois trop grand pour elle. Nombre de fils argentés s’étaient mêlés à son opulente chevelure… Mais nous allons aller ensemble à la propriété. Toutefois je vous remets cette clé qu’elle portait nuit et jour à son cou au dire de Justine, sa bonne…

C’est la clé du pavillon ».

Nous pénétrons par la grille dans le jardin puis montons le perron. C’est Justine qui nous ouvre. Après les présentations, son mouchoir à la main, elle me dit :

« Elle n’a pas souffert, vous savez, elle est partie dans son sommeil ».

Nous faisons le tour de la maison. D’abord les chambres à l’étage. Toutes vides excepté des dizaines de tableaux entassés sous des draps. Paris, Paris, encore Paris et des portraits, beaucoup de portraits. Nous redescendons dans le salon.

« C’est là que Miss Hortense vivait ou plutôt dormait. » dit Justine.

La pièce n’est pas très grande, plutôt cosy. Un petit lit recouvert d’un gros édredon dans un coin, des étagères pleines de livres. Je regarde d’un peu plus près. Beaucoup de livres de cuisine. Quelques photos aussi dans des cadres anciens. Je reconnais mon grand-père avec ses moustaches et sa longue barbe, jouant avec son chien. Une autre montre une très jolie jeune femme près d’un homme en tenue militaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à mon grand-père et une petite fille toute ronde, un nœud blanc dans les cheveux. Sans aucun doute Hortense et ses parents. Et puis, une autre encore, c’est Hortense plus grande assise dans une barque. Elle rit aux éclats. Derrière elle, tenant les rames, c’est Adrien, mon père.

A côté, un petit vase avec des myosotis émiettant leurs pétales fanés sur la boiserie.

Je me retourne, les larmes aux yeux.

Deux fauteuils, face à la cheminée. Sur l’un, un chat dort dans les coussins. Sur l’autre, une grosse couverture écossaise jetée sur d’autres coussins. Entre les deux fauteuils, une table basse sur laquelle, parmi les livres, reposent une paire de lunettes et un fume-cigarette en écaille.

Je caresse la couverture. « Elle avait toujours froid, je faisais du feu dans la cheminée même l’été car c’est là qu’elle prenait ses repas » dit Justine. Puis elle nous emmène dans la cuisine.

Tout est rangé, impeccable. Une ardoise est posée en biais le long du mur.

Un menu écrit à la peinture blanche comme au restaurant :

Lundi : haricots verts

Mardi : courgettes

Mercredi : tomates, salade, œufs durs

Jeudi : endives

Vendredi : carottes

Samedi : chou-fleur

Dimanche : pommes de terre, jambon

CUISSON VAPEUR

Je regarde Justine…

« C’est le même menu depuis plus de trente ans » me dit-elle « Miss Hortense était très rigoureuse là-dessus. Je n’ai jamais rien compris. Une fois par semaine elle me faisait, en plus de son menu rituel, une liste à n’en plus finir d’ingrédients de toutes sortes et puis elle enfournait tout ça dans un panier et disparaissait au fond du jardin. »

L’émotion me fait frissonner. Je serre dans ma main la clé dont j’ai passé instinctivement le ruban autour de mon cou.

L’étonnement passé, Maître Delhaunay me propose de voir le parc… Et le pavillon à moitié enfoui sous une énorme glycine.

« A vous l’honneur » me dit-il.

Le ruban est assez long pour que je n’aie pas besoin de le retirer de mon cou. J’engage la clé dans la serrure. J’hésite, ma gorge se serre, une angoisse m’étreint. J’ai soudain l’impression de commettre une indiscrétion, entrer dans un monde interdit.

Je tourne enfin la clé et pousse la porte.

Des effluves de pâtisserie, une bouffée de vanille nous enveloppent. Nous n’arrivons pas à croire ce que nous voyons. Une cuisine !

Une cuisine comme on pourrait en voir dans les châteaux.

Une grosse cuisinière à bois trône au milieu de la pièce avec des bassines à confitures, des casseroles et des moules à gâteaux en cuivre de toutes les grandeurs, des louches, des cuillères en bois, des batteurs et des rouleaux à pâtisserie.

Sur une grande table est encore étalée de la farine, des coquilles d’œufs et puis des jarres, des tourtières, des moules, des pots en verre remplis de gousses de vanille, de confitures, d’amandes, de noix…

Nous passons dans la pièce d’à côté, elle est dans la pénombre mais les odeurs de pâtisseries y sont encore plus enivrantes.

Maître Delhaunay et moi, en parfaits duettistes, tirons les rideaux libérant le soleil qui entre à flot dans la pièce. Stupeur !!!

C’est un jardin des délices que nous découvrons, un paradis de gourmandises.

Des dizaines de toiles sur lesquelles s’empilent des gâteaux de toutes sortes. Des corbeilles de fruits aux raisins tombant en cascades. Des monticules de brioches luisantes, des tartes juteuses de cerises et de groseilles gonflées de soleil, des piles de gaufres saupoudrées de sucre glace et de confiture.

Des natures mortes de jarres débordantes de crèmes, des pots et des verres remplis d’orangeades pétillantes, des grenadines transparentes comme des rubis où des pailles attendent d’être prises par des lèvres envieuses.

Et puis bien sûr des Pithiviers dont le feuilleté des parts coupées se soulève en pétales dorés, laissant la pâte d’amandes s’écouler, onctueuse et fondante.

L’eau nous vient à la bouche.

Sur le chevalet, un dessert est en préparation. Sur la table à côté, un pinceau est planté dans un grand saladier de mousse au chocolat. Des meringues à moitié pilées sur une assiette brillent au soleil. Un jaune d’œuf attend dans sa coquille. Un fin pinceau a prélevé les grains d’une gousse de vanille tandis que sur une petite planche, des quartiers d’oranges finement coupés en zestes ont laissé couler leur jus.

J’imagine Cousine Hortense, perdue dans son gros pull, des pinceaux retenant son chignon, préparant dans le secret de son pavillon ses pigments comme une magicienne au pays des merveilles.

Les papilles en effervescence, je fais le tour de la pièce où sont empilés les tableaux. L’un d’eux, recouvert d’un drap attire mon attention. J’en soulève délicatement un coin.

Un parfum de confiture de fraises s’en dégage. Je continue à soulever le tissu…

Apparaît alors une petite fille aux longs cheveux roux retenus par un ruban blanc. Une frange épaisse balaye ses yeux verts pétillants. Ses joues dorées, toutes rondes, toutes barbouillées, elle suce religieusement un doigt qu’elle vient de plonger dans un pot de confiture.

Je prends le tableau et me dirige près de la fenêtre pour mieux le voir. A ce moment, Maître Delhaunay se penche pour ramasser quelque chose.

« C’était coincé derrière le tableau me dit-il » me tendant une enveloppe.

Une enveloppe où mon nom est écrit d’une main incertaine.

Ma gorge se serre à nouveau. Tremblante, j’ouvre l’enveloppe.

«  Ma petite brioche

C’est comme cela que je te nommais au fond de mon cœur.
L’heure des aveux est arrivée, tu as le droit de savoir.
Cousine d’Adrien, ton papa, j’étais son aînée de cinq ans, mais nous partagions tous nos jeux, nos aventures d’enfants, dans lesquelles il se laissait volontiers entraîner pendant toutes les vacances que nous passions ensemble dans la maison de ton grand-père. Pour rire, il m’appelait « Cousine Hortense », en déférence à mes cinq ans de plus que lui et se moquait toujours de mes rondeurs. Nous étions comme deux larrons en foire mais je dois avouer que, plus hardie que lui, j’étais souvent l’initiatrice de nos facéties.

Plus tard, éprise de liberté, j’avais suivi, au grand dam de mes parents, l’école des Beaux Arts mais je ne manquais pas de retrouver Adrien aux vacances. Il était fasciné par tout ce que je lui contais de ma nouvelle vie.

En 1940, nous avons été séparés. Lui a été mobilisé et moi, je suis partie aux Etats-Unis.

C’est en 1946 que nous nous sommes retrouvés.
Lui avait vingt six ans, moi trente et un.
Je m’étais installée à Montmartre où je vivais de ma peinture. Nous avons repris nos relations, mais, les jeux n’étaient plus les mêmes. En 1948, tu es arrivée.

Scandale dans la famille. D’autant que je refusais d’assumer cette maternité. Je ne voulais pas perdre cette liberté qui était mienne. Adrien a été merveilleux.
Pendants quelques mois, aidé de ses parents, il a assumé sa paternité.
Moi, on m’avait reniée une fois pour toutes.
Puis une femme est entrée dans sa vie, qui a accepté la situation. Pendant sept ans, elle a été ta maman et une mauvaise maladie l’a emportée.

Quelques temps après, ton père est venu me voir avec toi Place du Tertre, essayant de plaider ta cause, mais je n’ai pas cédé. Une grande émotion m’a envahie mais pour moi, il était trop tard. Le secret avait été gardé par toute la famille et je n’avais pas le droit de briser toute cette fortification construite autour de toi.
Par ailleurs, les médecins étaient soucieux de mon embonpoint, il fallait absolument que je fasse une cure d’amaigrissement sinon, ils ne répondaient pas de moi.
Cette cure, je l’ai faite. Seule. J’ai tiré un trait sur ma vie parisienne.
Le reste te sera peut-être conté par les personnes ici qui ont respecté ma retraite.
Durant toutes ses années, j’ai pensé à toi, je t’ai imaginée…

Pardonne-moi ma petite brioche, mais de loin je t’ai tellement aimée. »

« Cousine Hortense »

Aucun commentaire: