jeudi 31 octobre 2013

Prix de la nouvelle d'Auffargis : 1er prix


Un air de gourmandise
de Marie-Christine Quentin


Justin n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Et si Christine avait raison ? Durant des heures il avait roulé dans son lit à la recherche du sommeil. Peine perdue, le regard de sa femme quand il avait acquiescé à la demande de son jeune frère n'avait cessé de le hanter. Christine n’avait rien dis, pas un mot. Elle s’était contentée d’ébouriffer la tignasse du garçon dans un geste affectueux qui à lui seul en disait long sur ses pensées. Oui, elle avait raison, jamais il n’aurait dû céder. Pas cette fois. L’enjeu était trop important. Mais comment résister au sourire béat du Pinson quand il était venu lui proposer son aide ? Justin n’avait pas su. Il n'avait jamais su refuser quoi que ce soit à son frère. Et maintenant il était trop tard pour revenir en arrière, sous peine de voir l’enfant s’effondrer en sanglots.

Trempé de sueur, il s’était levé au milieu de la nuit pour vérifier sa marinade. C’était son point fort, le cœur de sa recette. Elle devait être irréprochable. Dans la pénombre de la cuisine endormie, il avait longuement humé le beurre qui se gorgeait doucement du parfum poivré des truffes du Périgord puis, rassuré, il s’était recouché le nez enfoui dans la chevelure de Christine qui elle aussi fleurait bon la forêt, la mousse, la lumière chatoyante des feuilles de châtaigniers.

Il roula hors du lit, sans bruit, et sortit s’étirer dans la lueur de l’aube à peine levée. La température était douce, le ciel complètement dégagé. En franchissant la porte il buta sur un corps tapi sur le paillasson. Le jeune adolescent dormait, enroulé dans un vieux paletot comme dans un nid douillet.

- Mais qu’est-ce que tu fais là Gabin ?

Jamais il ne s'était résigné à utiliser le sobriquet dont tout le village affublait son jeune frère.

- Allez, debout ! Viens déjeuner ! La matinée va passer vite, et il y an a du pain sur la planche.
- Parce qu’on va fabriquer du pain ? s'exclama le Pinson, les yeux encore tout ensommeillés.
- Mais non, idiot ! C’est juste une expression.

Gabin vivait avec leur mère dans une petite villa en bord de mer. C’était un enfant fragile, un peu simplet disaient certains, mais si gai et si attachant que chacun s’accordait à lui pardonner ses bêtises. Et dieu sait s’il en inventait! Le Pinson portait la poisse, c’était de notoriété publique dans le village. Justin plus que quiconque en avait souvent fait les frais. Pas un jour de congés scolaires ne s’écoulait sans que l’enfant n’enfourche son vélo pour venir lui proposer son aide. Une aide qui tournait souvent au vinaigre. Mais peu importe, l’enfant était heureux et c'était l'essentiel. Mais ce matin Christine avait raison. Ce n'était vraiment pas le jour à prendre le moindre risque.

- Gabin, il faut qu’on parle.

Surpris par le ton grave de son aîné, l’enfant leva vers lui un regard transparent où brillait toute l'admiration qu'il portait à son frère.

- De quoi ? demanda-t-il entre deux bouchées de pain, les joues toutes barbouillées de confiture de mûres.

Justin enveloppa son frère d’un regard attendri. Non, il ne pouvait pas lui faire ça. Tant pis ! Il veillerait simplement à ce que l'enfant se tienne éloigné de la cuisine.

- Non, rien … Je voulais juste te dire que je suis content que tu sois là. Tu vas aider Christine à faire les courses, d’accord ?
- Les courses ! soupira l’enfant avec dépit. Mais je veux cuisiner, Justin, tu le sais bien !
- Devant la petite mine renfrognée du Pinson, Justin ne put s’empêcher d’éclater de rire.
- Allez, viens bonhomme ! Allons cueillir des gariguettes pour le dessert.

Jusqu’ici le restaurant avait plutôt bien rapporté. Mais ces derniers temps les affaires étaient devenues difficiles. La crise avait frappé. Et il y avait toutes ces mises aux normes à assurer : incendie, électricité, accès handicapés. Tout cela avait un coût que ses économies ne suffisaient plus à assurer. La presse économique s’accordait à écrire que le plus dur était passé. Justin voulait y croire. Mais il savait que sans un nouvel apport de capitaux il ne pourrait tenir longtemps. C’est par hasard qu’il avait appris la venue du président Walter dans la région. Un voyage dont la presse spécialisée s’était faite écho tant la curiosité du financier en matière de cuisine était réputée dans toute la profession. L’homme passait pour être intransigeant. Intransigeant mais généreux avec qui réussissait à l'étonner. Son séjour dans la région était une chance que Justin ne devait pas laisser passer. Il l'avait invité à sa table, et à sa grande surprise, l'homme avait accepté.
- Ça va aller, lui murmura Christine dans un sourire. Je pars à la criée et j’emmène Gabin avec moi. 
- Tu viens le Pinson ?

C’était à elle que revenait la tâche délicate de choisir les meilleurs produits du marché. Que ce soit à l’étal du poissonnier ou au milieu des cageots grouillant de vie à la criée, elle n’avait pas son pareil pour repérer les langoustines de premier choix. Elle les triait sans hésiter, d’un geste sûr, jetant son dévolu sur celles aux yeux brillants, aux branchies rouges et à la chair rosée translucide, écartant d’emblée celles dont la carapace rouge orangée présentait des taches noires près de la queue. Elle était aussi maîtresse dans l’art de sélectionner les poissons de qualité : œil bombé, corps rigide, chair ferme et pigment de la peau bien marqué. Les mareyeurs n’avaient qu’à bien se tenir : bars, flétans, barbues, daurades, maquereaux, rougets, rien ne résistait à son œil aiguisé. On ne la trompait pas sur la fraîcheur.

- Et si on prenait des huîtres, suggéra le Pinson en lorgnant sur leur belle chair émeraude que le poissonnier avait mise en exergue en les plaçant, ouvertes, sur un plateau garni de glace pilée.
- Ou des crabes, ajouta-t-il en caressant du bout du doigt un majestueux tourteau couleur de brique tranquillement occupé à buller entre ses deux grosses pinces. Ou bien une araignée ?

Les crabes sentaient bon la pêche à pieds et le goémon. Le Pinson s’en léchait déjà les babines. Rien qu’en fermant les yeux, il s’imaginait déjà le bol de mayonnaise d’un délicieux jaune orangé que Justin déposerait sur la table. Une palourde lui gicla un trait d'eau fraîche à la figure, le tirant brusquement de sa rêverie.

- Oh, regarde celui-là ! dit-il en pointant du doigt un superbe poisson. Exactement ce qu'il faut pour Justin !

Christine sourit. Sous ses airs parfois ahuris, l’enfant affichait un goût sûr et affirmé.

Quand ils revinrent du marché avec leur chargement, une douce odeur de pâtisserie embaumait la cuisine. Disposées les unes à côté des autres, les tartes rivalisaient de belles couleurs appétissantes : pommes, abricots, mirabelles, citron, fraises. Une palette de peintre à faire pâlir d’envie plus d’un gourmand.

- Alors ? La pêche a été bonne ? demanda Justin occupé à faire revenir une échalote finement ciselée dans quelques grammes de beurre salé.
- Regarde un peu ! répondit fièrement le Pinson. C’est moi qui l’ai choisi pour toi. Le vieux Mathurin l’a pêché à la calée cette nuit.
- Et c'est quoi cette merveille ? fit mine de s'étonner Justin.

D’un geste assuré, sans attendre la coloration, il ajouta un peu de vin blanc sec, sala, poivra, avant de se pencher au-dessus du panier que l’enfant lui tendait.

- Un turbot ! s’écria le Pinson en brandissant le poisson encore tout couvert de limon comme s’il était directement tombé du filet du pêcheur dans le jardin de jeunes poireaux qui tapissaient le fond du panier.
- Et c’est moi qui vais le pocher !

Christine et Justin échangèrent un regard inquiet par-dessus la tête de l’enfant.

- Non, pas cette fois Gabin. Tu sais qu’aujourd’hui nous avons un invité spécial. Il faut que le repas soit parfait, tu comprends ?

Le Pinson prit un air abattu.

- Pourtant tu dis toujours que je suis doué. Ou alors tu dis ça pour te moquer de moi ?
- Mais non, voyons ! Simplement aujourd’hui c’est un peu compliqué. Si tu veux vraiment nous aider, va dresser la table avec les serviettes en forme de coquillages comme tu le fais si bien, d’accord ?

Justin était tendu. Et si Walter n’approuvait pas sa trop grande créativité ? Il avait décidé de lui faire découvrir sa toute dernière innovation : un turbot coiffé de poireaux juste croquants, parfumé de paillettes de truffes savamment émincées, et souligné d’un trait de sauce périgourdine : l’accord était parfait, aussi esthétique que savoureux. La texture de la chair fine et délicate du poisson mariée à celle du légume fraîchement cueilli était un vrai régal pour le palais. Il alluma la radio pour se forcer à penser à autre chose, quand un bruit de verre brisé lui fit dresser l'oreille.

- Oh non ! Ce n’est pas vrai ! Tu le fais exprès ou quoi ?
- Je suis désolé, bafouilla le Pinson en se grattant la tête d’un air embarrassé. Je voulais juste …
- Fous-moi le camp d’ici, hurla Justin hors de lui. Je ne veux plus te voir traîner dans ma cuisine, tu m’entends ?

Le Pinson attrapa son paletot, et sans demander son reste il tourna les talons, les épaules basses. Une fois de plus il avait échoué. Pourquoi avait-il fallu qu’il ouvre le réfrigérateur et que ses yeux tombent sur le bocal de beurre aux truffes ? La sauce beurre était si blonde, son parfum si relevé. Il n'avait pas pu résister à l'envie d’y glisser un doigt pour y goûter. Quand le bocal lui avait échappé des mains, il n'avait rien pu faire.

Justin était désespéré. Il savait Walter à la recherche de saveurs nouvelles, raffinées. Il avait tout misé sur cette recette et voilà que tous ses espoirs gisaient à terre. La mort dans l'âme, il tenta de se concentrer sur la préparation d'une nage de langoustines à la crème de châtaignes qu'il comptait servir en entrée.

L'homme d'affaires arriva à midi pile en compagnie de son épouse. Lorsqu’il prit place à table, il émit un léger soupir qui n'échappa pas à l'oreille attentive de Christine. Il semblait fatigué, éteint. Tout juste s’il esquissa un sourire poli à l’arrivée des langoustines joliment dressées sur leur lit de mousseline mordorée. Du bout de sa fourchette, il se mit à chipoter dans son assiette sous le regard inquiet de Justin qui se tenait discrètement à l'écart. Un silence de glace régnait sur la salle à manger inondée de soleil.

- Pourrais-je avoir un peu de pain ?

Le pain. Le mot tomba au milieu du silence comme un pavé. Le pain. Affolé, Justin se tourna vers Christine. Lèvres pincées, celle-ci fit non de la tête. Pas de pain. Sous la pression, ils avaient oublié le pain. Justin vit ses rêves s'effondrer comme un soufflé. C'était la catastrophe. Il avait craint de ne pas être à la hauteur, craint de manquer son plat. Mais le pain. Comment avait-il pu oublier le pain ? Et que dire au président qui déjà manifestait quelques signes d’impatience ? Blafard, il s'approcha de la table pour tenter d’expliquer l’inexplicable, quand le Pinson surgit de la cuisine, un quignon de pain sous son bras, qu’il tendit sans hésiter au client éberlué :

- Tenez, c’est tout ce que j’ai trouvé, Monsieur Walter. C’est le reste du pain que ma mère m’a donné ce matin pour mon goûter. Y a pas meilleur dans tout le pays, croyez-moi ! Et pour saucer, y a pas plus efficace ! Essayez pour voir, et vous m'en direz des nouvelles !

Bluffé par la candeur du gamin, si naturel et si loin des courbettes dont il finissait par être rassasié, Bruno Walter éclata de rire. Il s’empara du morceau de pain que le gosse lui tendait et se mit à saucer son assiette avec cet air de gourmandise que seuls les enfants savent s’autoriser.

- Quel délice ! Et quel sens de l'innovation ! Ce jus est une pure merveille ! Rien qu’à lui seul, il vaut le déplacement !

Jamais Gabin ne s’était senti aussi léger. Sous le regard aussi admiratif que stupéfié de son aîné, il sortit de la pièce en sifflotant, joyeux comme un pinson.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

C'est vrai que c'est tres interressant. Je vais mettre cette page dans mes favoris

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