jeudi 31 octobre 2013

Prix de la nouvelle d'Auffargis : coup de coeur du jury


LE SAPEUR
de Nadine FONTAINE

Julien pénètre dans le centre de cure thermale en tirant une grosse valise. Une hôtesse sourit derrière le comptoir d’accueil. Elle est la réplique des femmes qui ornent les prospectus : jeune, jolie, mince. Julien s’était demandé comment les publicitaires pouvaient vanter auprès de clientes obèses les bienfaits d’une cure d’amaigrissement en montrant dans les jacuzzis et sur les tables de massages des filles aussi radieuses et filiformes. Il n’avait vu aucune photo d’un homme dans son genre.

Sinon, tout est comme sur la brochure : propre, moderne, hospitalier. La jeune femme le conduit jusqu’à sa chambre, les lumières sont tamisées et les couleurs pastelles. De la musique d’eau dégouline doucement de hauts parleurs invisibles. Les couloirs sont larges. Il croise plusieurs curistes qui lui ressemblent.

Il ouvre sa valise et range ses affaires dans l’armoire, une vingtaine de chemises et plusieurs costumes, une pile de caleçons bigarrés et des cravates multicolores, aligne ses paires de chaussures et sort ses pantoufles. Il suspend à la patère de la salle de bains son peignoir en soie sur lequel volètent des oiseaux de paradis au milieu de fleurs d’hibiscus. Julien se regarde dans le petit miroir au dessus du lavabo, sourit, fronce les sourcils, laisse tomber les commissures de ses lèvres, fait la moue, tire la langue, éclate de rire. Il pose sur la tablette ses produits de toilette, crèmes, mousse à raser, lait pour le corps, parfum.

Il retourne dans la chambre et soulève le fond de sa valise qui cache une deuxième poche. Il prend un paquet, le remet, regarde l’armoire, inspecte les tiroirs de la table de nuit et du bureau. Décide que la valise est encore le plus sûr endroit pour y laisser ses trésors.

Il regarde sa montre et inspecte ses vêtements : il a le temps de prendre une douche et de se changer avant l’heure du déjeuner. Sa cure n’a pas encore commencé, il s’habille comme il veut.

Il sifflote sous la douche et se réjouit de se détendre bientôt dans l’eau, les jacuzzis et les saunas. Il enfile un caleçon à pois vert anis, un pantalon en lin couleur crème, une chemise orange vif sur laquelle il noue une cravate fleurie, puis il passe sa veste de costume.

Il jette un œil sur son emploi du temps de la journée ; après le déjeuner, une série de rendez-vous l’attend pour mettre au point le programme personnalisé de sa « cure idéale » de dix-huit jours. Julien espère que la partie diététique tiendra ses promesses. Le menu du jour lui met l’eau à la bouche : Crème de concombre glacée, crevettes sautées au curry, fruits rouges en gelée.

Il se demande quel sera l’accompagnement des crevettes. Il doute que ce soit du riz. Et il ne pourra pas saucer la crème avec du pain. Julien pousse un énorme soupir. La cuisine légère a certainement des vertus, elle est peut-être goûteuse, mais va-t-elle le rassasier ?

Au moment de sortir de la chambre, Julien se ravise. Il tire sa valise de l’armoire, ouvre le soufflet et fouille dans ses paquets. Il les prend un à un, déchiffre le code inscrit sur chacun d’eux. Il ouvre celui qui porte la lettre E et prend le sachet « hot curry ».

Les curistes sortent des chambres et se déversent dans le couloir. Entraîné par le courant, Julien marche d’un pas altier comme s’il tenait une canne et portait un chapeau haut de forme.

Arrivé au seuil du restaurant, il a l’impression que les autres se sont mis en retrait et qu’ils le laissent pénétrer seul dans la vaste pièce. Du regard, il fait le tour des tables et au fur et à mesure que ses yeux se posent sur eux, les curistes attablés suspendent leurs gestes, le brouhaha s’éteint. Julien avance dans le restaurant, se demande s’il a une place attitrée et comment il va la reconnaître. Une hôtesse, jeune et svelte, se précipite vers lui et l’invite à le suivre. Ils traversent le restaurant dans un silence absolu.

Je vous présente Monsieur Rémond qui vient d’arriver.

Ils sont cinq autour de la table, quatre femmes et un homme, d’âges et d’embonpoints variés, tous habillés en noir ou bleu marine – à croire que Julien s’est échappé d’un mariage pour assister à un repas de funérailles. Ils ont tous l’air affligé. Personne ne se présente.

On leur sert l’entrée et Julien se sent pâlir. La crème de concombre remplit à peine la moitié d’une coupelle joliment décorée d’une mini feuille de menthe.

Je suppose qu’il n’y a pas de rabe, demande Julien d’une voix qui trahit son espoir d’être détrompé. Sa voisine sursaute et se tourne vers lui :

Où vous croyez-vous ici ? A la cantine d’un collège ? La voix est plus glacée que la crème de concombre.

Julien s’astreint à déguster chaque bouchée, tout comme il le fait dans un restaurant haut de gamme où la quantité est inversement proportionnelle à la qualité. Il prend la petite cuillère et la trempe doucement dans sa coupelle. Seule la pointe rapporte une lichette de crème. Dans un ralenti, il lève la cuillère jusqu’à ses lèvres qu’il entrouvre délicatement. Julien est tout entier concentré dans la lenteur de ses gestes, il sent à peine le goût du concombre. Il ne quitte pas la coupelle des yeux, sait que les regards sont posés sur lui mais qu’ils fuiraient s’il relevait la tête.

– Hm, hm, toussote une voix masculine, vous verrez, ici, on mange très bien. Vous êtes inscrit aux cours de cuisine diététique ?

Julien explique en souriant que son programme sera établi après le déjeuner. – Mais n’est-ce pas un peu difficile de suivre des cours de gastronomie quand on a faim ? , demande-t-il en fronçant les sourcils.

Vous avez certainement rendez-vous avec le psychologue, intervient la femme assise en face de lui. Si vous pensez toute la journée à la nourriture, vous allez avoir des problèmes.

Vous n’y pensez pas, vous ? s’étonne Julien. La serveuse venue débarrasser les coupelles évite à la tablée de répliquer.


Ainsi que Julien l’avait pressenti, les crevettes sont, hélas, servies sans riz. Il les compte : cinq crevettes nagent dans son assiette. Il se demande si les autres en ont plus et se rassure en se disant que les quantités sont pesées et calibrées. Ce qui ne l’empêche pas de loucher sur les assiettes des voisins. Julien s’oblige à déguster ses crevettes avec la même lenteur que la crème de concombre. Après la deuxième bouchée, il se dit que non content d’être léger, le plat est insipide. De sa main gauche, il tâte le sachet de hot curry dans sa poche. Il hésite. S’il sort ses épices, ce sera le troisième impair avant le dessert. Il touille dans son assiette, accablé de n’avoir encore que trois crevettes. Avec sa fourchette, il en pique une, la passe et repasse dans la sauce.

C’est succulent, s’exclame sa voisine de droite, n’est-ce pas Monsieur Rémond ? Mais vous devez avoir l’habitude de manger plus relevé. 

Julien se tourne vers elle en affichant l’étonnement le plus pur :

Comment le savez-vous ? La voisine pique un fard et se tait. Justement, poursuit Julien en agitant son sachet, si quelqu’un souhaite ajouter quelques pincées de curry, j’en ai. Et ça ne fait pas grossir, se sent-il obligé de préciser devant les mines consternées des convives.

Le repas se termine dans les chuchotements qu’échangent les cinq endeuillés, laissant Julien à sa confrontation muette avec le dessert, aussi peu copieux que les plats précédents. Une tisane arrive sur la table. Julien ne se doutait pas que le café et le thé puissent être caloriques, y compris sans sucre.

Il sort de table, l’estomac dans les talons et le moral en berne. Tiendra-t-il dix-huit jours à ce régime ? Il espère ne pas rester à la même table : il est définitivement grillé. En passant, il jette un œil sur les autres curistes et leur trouve le même air malheureux.


J’ai eu vent des petits échanges que vous avez eus à table, attaque tout de suite la diététicienne. Monsieur Rémond, je comprends que le changement radical que nous vous proposons soit difficile. Je vous rassure : tous les curistes ressentent la même chose. Vous avez peur de ne pas y arriver, mais nous vous aiderons et vous verrez, vous partirez d’ici en pleine forme, avec quelques kilos en moins et l’esprit serein.

L’échange se poursuit aimablement, Julien fait de terribles efforts pour ne pas montrer son effroi devant le programme : il va passer la majeure partie de la journée en peignoir éponge, dans les salles de gymnastique et à parler alimentation, cuisine, poids, exercices physiques tout en se contentant de trois repas par jour, aussi diététiques et légers que celui de ce midi.

Vous venez d’où, monsieur Rémond, demande soudainement son interlocutrice.

De Paris, répond laconiquement Julien tout en sachant qu’elle attendait une autre réponse.

Je veux dire, bafouille la diététicienne, de quel pays êtes-vous originaire ? Des Antilles, peut-être ?

Haïti, je suis né en Haïti. Si c’est votre question. Mais je viens de Paris, où je vis depuis ma naissance, ou quasi. Je suis Français, je mange français, je parle français, je pense français, je

Je vous en prie, ne vous fâchez pas.

Julien n’est pas fâché, seulement agacé. La conversation se clôt sur cet incident et sur un sourire encourageant :

Vous avez rendez-vous avec le psychologue, je crois.


Oui, Julien a rendez-vous avec le psychologue dans trente minutes. Il sort dans le jardin et cherche une chaise longue à l’écart. Il s’avance lentement, pensant qu’il est assorti aux couleurs du jardin. Il n’a jamais compris pourquoi, sous prétexte d’être gros, il faudrait s’habiller en noir. Il avait dix-huit ans quand il a regardé un reportage sur les Sapeurs du Congo. Il a été ébloui par l’élégance de ces hommes, par leur opiniâtreté à marcher en mocassins vernis à pompons dans les rues boueuses de Brazzaville. A dépenser des fortunes en costumes extravagants, en chapeaux et en cravates ton sur ton avec des chemises taillées sur mesure. Il se souvient encore avec admiration d’un homme traversant un quartier misérable habillé en rose du chapeau aux chaussures.

Julien dépense une partie non négligeable de son salaire en sapes multicolores. Ses collègues s’en amusent, sa famille envie sa liberté et son aisance à promener ses cent quarante-trois kilo et son mètre quatre-vingt-huit dans des costumes vert pomme ou jaune canari qu’il doit faire confectionner sur mesure.

Julien soupire en s’allongeant sur le transat. Que va-t-il bien pouvoir expliquer au psychologue sans que cela l’amène à trop en dire ? Il n’a aucune envie de raconter sa vie qu’il a au demeurant déjà racontée à un psychanalyste pendant six ans. Il avait compris beaucoup de choses, notamment sa relation à la nourriture et à l’habillement, il avait compris que sous son appétit et sa sapologie se manifestait un besoin vital d’opulence. L’avoir compris n’avait rien changé à ses manières, sa prise de conscience l’avait seulement rasséréné et lui avait donné un blanc seing pour continuer.

Pourrait-il dire au psychologue qu’il s’était inscrit pour faire plaisir à sa mère ? Il y avait de fortes chances pour que cette confidence fasse dresser les oreilles du psy qui sauterait dessus comme un chien sur un os. Comment raconter en quelques mots sa relation avec sa mère, l’inquiétude de celle-ci depuis toujours devant son appétit irrépressible ? Elle avait tenté de l’endiguer, lui avait démontré qu’il était impossible qu’il eût encore faim, qu’il mangeait plus qu’à sa faim. Elle lui avait prédit obésité et maladies quand il deviendrait adulte s’il ne se réfrénait pas. Enfant, il brûlait tout en s’agitant et apprenant. Mais une fois l’enfance passée, qu’en serait-il de toutes ces calories, de cet estomac qui réclamerait son dû, alors qu’il ne grandirait plus, bougerait moins et que son cerveau ralentirait ses efforts ?

Sa mère n’avait pas cessé de s’inquiéter. Et lui n’aimait pas que sa mère s’inquiète pour lui. Julien savait qu’en s’inscrivant à une cure d’amaigrissement, il la rassurerait. Au moins pour quelques semaines. Peut-être la cure réussira-t-elle là où la psychanalyse avait échoué ? Pourtant, elle savait aussi bien que lui que cela ne changerait rien. Ça venait de trop loin, de trop profond, ça venait même des ancêtres, ça venait du temps des famines, ça venait des jours où on mangeait des galettes de boue.


Julien se rappelle précisément comment tout s’est révélé à lui, comment il a été à la fois stupéfait et soulagé de mettre des mots sous la sensation persistante de faim, sous sa déconvenue qui parfois se muait en abattement lorsque d’autres finissaient un plat avant qu’il ait pu en reprendre.

Il sait que rien ne pourra calmer son angoisse, ni aucune cure d’aucune sorte ni des montagnes de nourriture. Il a uniquement réussi à transformer son avidité en gourmandise : il ne mange que des plats succulents ; il a appris la cuisine et passe des heures à préparer des repas qu’il ne prend quasi jamais seul. Le petit garçon insatiable est devenu un adulte hédoniste.

Julien trouve que c’est déjà remarquable. Là d’où il vient, là où il a passé la première année de sa vie, les parents qui ne peuvent plus nourrir leurs enfants se séparent d’eux. Il se demande s’il ne suffirait pas de dire au psychologue ceci : « Je mange pour rattraper les décennies de disette, les siècles de misère, je mange parce que mes parents de naissance m’ont abandonné pour ne pas me voir mourir de faim. Je mange pour que leur sacrifice ne soit pas vain. » 

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